Photo-Club Rouennais

fondé à Rouen en 1891

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Séance décennale du 22 octobre 1901

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Séance décennale du 22 octobre 1901. 
AMPHITHEATRE DE PHYSIQUE. - 134, rue de la République, à 8 h. 1/2.

PROGRAMME :

1. Compte rendu décennal, par M. M. Lucas, secrétaire du Photo-Club.
2. Projections cinématographiques, de M. L. Gaumont et Cie, de Paris.
3. Reproduction des couleurs, projections de MM. A. et L. Lumière, de Lyon, présentées par M. A. Marguery.
4. Sujets artistiques, projections du Photo-Club de Paris et du Photo-Club rouennais, présentées par M. H. Gadeau de Kerville.

La séance est ouverte à huit heures et demie en salle comble.
M. Albert Marguery, Président du Photo-Club Rouennais, prononce ensuite l'allocution suivante :

MESDAMES, MESSIEURS,

Avant de donner la parole à notre dévoué Secrétaire, M. Lucas, je crois de mon devoir de vous dire quelques mots sur l'objet et les moyens de notre réunion de ce soir.

Aux jours de fêtes de famille, l'hôte appelle autour de lui ses proches et ses amis, et, pour charmer ses invités, leur offre toutes les distractions dont il peut disposer : causeurs aimables, artistes célèbres sont conviés par lui pour la joie de ceux qu'il reçoit. Tout lui vient en aide, tableaux, gravures, souvenirs de voyage et récits d'excursions, fleurs et jeux sont réunis par lui pour faire paraître à ses invités le temps trop court, la soirée trop brève.

Pour nous qui vivons depuis dix ans sous la protection de Phébus, nous avons fait de même aujourd'hui, et si nous avons invité nos amis fidèles a fêter avec nous le dixième anniversaire de notre fondation, nous avons dû chercher à leur offrir des distractions dignes de leur amitié si constante.

Nous laisserons donc bientôt l'arc électrique illuminer notre écran habituel, persuadés que les images que vous y verrez vaudront mieux que nos modestes discours. Nous vous prierons cependant d'écouter auparavant le résumé des procès-verbaux de nos dix premières années.... courte qu'autant vaudra dire que notre félicité fut parfaite; puis M. Gaumont et Cie représentant les progrès accomplis par les appareils enregistreurs du mouvement vous feront assister à des scènes animées, à des voyages rapides et confortables ; grâce à l'obligeance de MM. Lumière, nous pourrons vous montrer les essais tentés dans la reproduction indirecte des couleurs. Enfin nous vous présenterons une sélection des oeuvres des membres du Photo-Club de Paris, collection sur laquelle nous appelons toute votre attention.

En effet, la série d'artistes, car on peut maintenant je crois, les appeler ainsi, dont vous allez voir les oeuvres, sont sortis des routes habituelles; non contents de photographier ce que voyait l'oeil de l'appareil, l'objectif, ils ont voulu lui demander plus, créer des images qui fûssent pour le spectateur plus qu'une reproduction pure et simple, et devinssent le motif d'une émotion plus haute et plus noble. Pour eux, en effet, il ne suffit plus de bien photographier ce qu'ils voient, il faut surtout bien voir ce qui va être photographié, traduire en des épreuves uniques l'esprit des choses, le sentiment des êtres, la sensation éprouvée en vue du modèle choisi pour éveiller en l'âme du spectateur la même émotion qu'ils ont ressentie en reproduisant le sujet adopté par eux.

Devant un paysage, un site agreste ou sauvage, à l'orée du jour ou à la tombée de la nuit, dans le calme d'une matinée de printemps ou la tourmente des jours d'automne, ils ont cherché l'impression produite en eux-mêmes et en ont tenté la traduction photographique.

Pour atteindre ce but élevé, les procédés mécaniques se sont assouplis et sont devenus plus dociles, plus aptes à refléter l'idée de l'opérateur; c'est alors que maîtres de l'instrument, en pleine possession des ressources des nouveaux procédés pigmentaires d'impression, ils ont introduit dans les paysages des figures décoratives, emblématiques parfois, mais où le souci de la forme, la recherche de la ligne, la liaison intime avec le décor environnant s'accusent pleinement, soit qu'elles deviennent l'accessoire du paysage qu'elles animent, ou bien que celui-ci ne doive plus être considéré que comme le cadre qui les enveloppe.

Nos collègues éminents ont poussé plus loin l'invention en créant eux-mêmes le sujet, en abordant la nature vivante. Faisant appel le plus souvent aux formes délicates de l'enfance, aux lignes gracieuses du modèle féminin, ils ont composé eux-mêmes leurs tableaux: modelant les chairs par de savants effets de lumière, joignant aux souplesses des lignes la transparence des gazes ou la richesse des soieries, ils ont réalisé des images dont l'intention se lit clairement, dont le titre se justifie sans peine, et qui par leur exécution rappellent tantôt les eaux fortes les plus estompées, tantôt les lithographies les plus vigoureuses ou les pastels les plus délicats. Telles sont les épreuves qui nous ont été confiées par le Photo-Club de Paris et qui sont connues comme les meilleures productions artistiques dues à la photographie.

Nous aurons pu ainsi dans cette soirée, grâce au concours de nos aimables collègues et correspondants, vous présenter sous trois formes différentes  mouvement, couleurs et art, ce que la fin du XIXe siècle a produit de plus remarquable en photographie.

Notre seul désir est que vous ne regrettiez point d'avoir quitté vos confortables logis pour passer avec nous cette soirée et nous nous estimerons entièrement satisfaits si vous voulez bien, en souvenir de notre dixième anniversaire, nous continuer votre bienveillante sympathie.

Rapport de M. Lucas.

MESDAMES, MESSIEURS,

Si la photographie, cette découverte française des premières années du siècle passé, resta longtemps le monopole d'un petit nombre de praticiens spéciaux, c'est que le matériel encombrant, la difficulté et le soin des manipulations nécessaires à l'obtention d'une image sur une plaque sensibilisée, avaient éloigné les amateurs de cet art qui devait les charmer.

Ce n'est que dans les dernières années du XIXe siècle, par la découverte des plaques sensibilisées au gélatino-bromure d'argent et l'emploi des appareils à main, qui en fut une des conséquences, que se développa le goût de la photographie.

Livrées dans le commerce toutes préparées, de façon à n'avoir qu'à les présenter dans les conditions normales de la chambre noire pour obtenir une image, facilement maniables, propres et permettant par leur grande sensibilité de reproduire les corps en mouvement, ces plaques détrônèrent les anciens moyens de reproduction et révolutionnant l'art photographique, étendirent considérablement les limites restreintes dans lesquelles se mouvaient les premiers praticiens. C'est de cet essor général que résulta, de 1888 à 1890, la fondation de quantités de sociétés photographiques. Partout en France et à l'étranger, ce ne sont que réunions d'amateurs qui se constituent en cercles, clubs ou sociétés pour travailler en commun.

Les amateurs rouennais ne pouvaient. échapper à ce mouvement. Sur l'initiative de l'un d'eux, notre collègue, M. Auguste Monnier, quelques-uns se groupèrent, et entraînés par son zèle, réunis au nombre de vingt et un, après plusieurs séances  préparatoires, fondèrent le Photo-Club rouennais, le 9 septembre 1891.

De ces premiers fondateurs, plusieurs sont disparus ; les uns, appelés par leurs occupations à quitter notre ville, les autres, hélas ! enlevés par l'échéance fatale à toute existence humaine, mais laissant derrière eux le souvenir d'une aménité toujours simple et sincère.

La Société se développa rapidement et dix mois après, le 16 juillet 1892, s'établit définitivement 43, rue de la République. Là, elle trouva au centre de la ville un local pour installer un atelier de pose et deux laboratoires, une bibliothèque et une salle de réunions.

Le premier président fut M. Gadeau de Kerville. Sa notoriété l'avait désigné au choix des fondateurs et l'honneur était pour la jeune société d'avoir pour la diriger. à ses débuts, un savant de sa valeur. Malgré ses nombreuses occupations, il trouva le moyen de distraire un peu de temps de ses travaux scientifiques qui firent sa réputation pour le consacrer au Photo-Club. Maintenant encore notre Société est heureuse de le mettre quelquefois à contribution pour ses séances à l'Amphithéâtre de physique, où son talent sympathique sait égayer et faire vivre nos projections.

M. Adnesse succéda à M. Gadeau de Kerville. Le peu de temps qu'il resta parmi nous fut suffisant pour faire apprécier sa cordialité et son urbanité. Appelé à une autre résidence, il nous quitta après une courte présidence.

M. Buguet fut élu à son départ, et pendant les sept ans qu'il présida le Photo-Club, continuant l'impulsion donnée, sut le mener à la situation importante qu'il occupe aujourd'hui. Ses hautes connaissances scientifiques, ses travaux remarquables sur la photographie et la radiographie, lui donnaient toute l'autorité nécessaire pour diriger notre Société. Sachant vulgariser la science en la mettant à la portée de tous, ses conseils et ses avis, qui sont la mise en pratique de sa savante expérience, de ses études techniques et de son goût artistique, ont toujours été très écoutés et suivis par ses collègues.

C'est sous sa présidence que trouvant son installation trop restreinte, le Photo-Club réalisa l'agrandissement de ses laboratoires et l'aménagement de ses ateliers, où portraits et groupes peuvent maintenant s'obtenir en toutes dimensions.

Avec son quatrième président, M. Marguery, le Photo-Club continuera les traditions de travail qui lui ont fait acquérir le rang excellent qu'il occupe actuellement, Cette situation; il la doit à plusieurs causes qui, dans leurs différents genres, ont contribué à stimuler l'ardeur et le zèle des amateurs aux travaux photographiques.

Les concours entre sociétaires, concours d'épreuves et de projections, ont développé le goût dans le choix et l'arrangement du motif à reproduire, le soin du développement et du tirage sur papier ou sur verre et ont permis au Photo-Club de remporter des succès brillants dans les expositions où il a été représenté soit comme société, soit par ses membres en leur nom individuel.

En 1892 à Paris, Grenoble et Rennes, en 1893 à Lille, en 1894 à Douai, en 1896 à Rouen et en 1901 au Havre, partout il se fait remarquer et récompenser par ses envois artistiques; sans compter les salons du Photo-Club de Paris, concours du Louvre et expositions de la Haye et Groningue, où plusieurs de ses membres se placent par leurs oeuvres dans les premiers rangs.

Si les amateurs photographes du Photo-Club ont recherché les succès des expositions, ils ont pensé aussi à leurs amis et, grâce aux excursions organisées pendant la belle saison, ils ont pu leur faire voir une partie de leurs travaux et certainement les plus intéressants.
Dans ces excursions pleines de bonne camaraderie, où l'on visite ensemble les endroits les plus pittoresques de notre belle contrée, pour leurs sites, leurs paysages ou leurs monuments, et où l'on se signale avec plaisir quelques coins peu connus des uns et des autres, on rapporte des clichés utilisés de suite pour les projections.

Aussi, depuis sa création, le Photo-Club fit connaître à ses sociétaires les monuments et les ruines des Andelys et du château Gaillard, de Cany, de Gisors, d'Eu, de Caudebec et de l'abbaye de Saint-Wandrille (excursion faite avec la Société havraise de Photographie), de Pont-de-l'Arche, du château de Martainville, de Rouen, du château d'Arques, de l'abbaye de Jumièges, de Vernon, de Saint-Germer, de Gournay, du château de Mesnières, de Neufchâtel et d'Honfleur. Pour les paysages et les bords de la Seine, port Saint-Ouen, Saint-Adrien et Orival. Pour la mer, Dieppe, les falaises d'Etretat, Varengeville, le phare d'Ailly, le Tréport et Mers.

De toutes ces excursions ont été rapportées des vues nombreuses qui, reproduites sur verre, sont projetées dans les soirées que le Photo-Club organise tous les hivers à l'Amphithéâtre de physique pour ses amis et ses invités.

Ces promenades ont également été la source de publications comme Normannia, et du plus modeste fascicule qu'il offre cette année à ses membres, souvenir de quelques excursions seulement et dont le succès fait prévoir la continuation.

Le Photo-Club a déjà passé deux lustres, et pendant ces dix années, il n'a pas fait beaucoup de bruit, il a su par les travaux dont vous venez d'entendre le résumé, se placer parmi les premières sociétés photographiques de France.

... parmi eux le goût des vraies études photographiques, le développement des connaissances spéciales et techniques qui sont nécessaires pour obtenir de bonnes épreuves.

Et nous nous estimerons trop heureux si, ayant pu vous faire connaître le chemin parcouru depuis dix ans, nous avons pu vous faire prendre plus d'intérêt encore à notre Société, à laquelle il ne nous reste plus qu'à souhaiter de nombreuses années et de nombreux adhérents.

Le Secrétaire,
Maurice LUCAS.

A l'issue de la séance, M. le Président remercie l'assemblée de son aimable attention, ainsi que tous ceux qui ont collaboré au succès de cette soirée, M. Lucas, le dévoué secrétaire du Photo-Club, qui a eu la tâche ingrate de feuilleter nos dix années de procès-verbaux, MM. Gaumont et Cie qui ont bien voulu faire se dérouler devant nous les sujets si intéressants du Cinématographe. Il estime que tous se joindront à lui pour témoigner de leur admiration devant les superbes résultats obtenus par MM. Lumière, de Lyon, dans leurs magnifiques trichromies.

M. le Président confond ensuite dans une dernière série de remerciements MM. les membres du Photo-Club de Paris qui ont bien voulu lui confier une série d'oeuvres artistiques choisies avec un Soin jaloux, et exprime le grand plaisir que tous ont pris à la présentation si intéressante qui en a été faite par M. H. Gadeau de Kerville.

Il termine en souhaitant au Photo-Club rouennais longue vie et prospérité, et lève la séance à dix heures et demie.

Compte rendu de la séance décennale.

Le Photo-Club rouennais voyait le jour le 9 Septembre 1891, au moment où les sociétés photographiques naissaient en grand nombre, non seulement en France, mais encore sur tous les points du globe.

La plus ancienne de toutes les sociétés photographiques est naturellement la Société française de photographie, dans laquelle se groupaient dès l'origine de l'art quelques amateurs enthousiastes de la découverte de Niepce et Daguerre et bien renseignés, à Paris même où Arago avait divulgué le passionnant mystère en solennelle séance de l'Académie des sciences.

Les difficultés pratiques de la daguerréotypie d'abord, puis encore des procédés à l'albumine, au collodion, arrêtaient bien des gens qu'avaient séduits les caractères nouveaux de l'image imprimée par le modèle lui-même. La plupart se laissaient rebuter par la complication et la délicatesse d'une véritable cuisine savante exigeant encore, à haute dose l'habileté manuelle, et un esprit d'ordre et d'adresse qui sont en somme fort peu répandus.

Jusque vers 1889, on ne rencontrait guère que des amateurs isolés, mais, dès l'invention de l'émulsion au gélatino-bromure d'argent, on pouvait prévoir un prochain essor à la photographie, devenue, d'un bond, infiniment plus rapide et plus maniable.

Il suffit que l'industrie commençât la production, sur une grande échelle, de plaques sensibles nouvelles, pour qu'à la faveur du puissant attrait de l'instantanéité, les apôtres de la chambre noire fissent autour d'eux d'innombrables prosélytes, même parmi les plus irréductibles de ceux qu'avaient dégoûtés le veston de velours et les longs cheveux crasseux des porte-bannière de l'art daguerrien, demeuré près de cinquante ans un métier pour déclassés.

En quelques années, les associations poussèrent en tous les centres, à l'étranger plus vite et plus copieusement que chez nous. Partout ce fut une puissante levée de voiles noirs qui ouvrit une ère vraiment nouvelle que les plus confiants d'antan n'auraient pas crue si proche.

Le premier congrès international de photographie tenu à Paris en 1889 ne fut pas étranger à cette imposante poussée dont il assura les premiers efforts par une sorte de réglementation scientifique bien faite pour montrer les avantages de l'association des aspirations communes.

Le Photo-Club rouennais fut un des produits les plus vivaces de cet esprit nouveau. Le nouveau groupe formé en ce milieu d'art qu'est la vieille capitale normande ne pouvait manquer de se faire une belle place entre les sociétés photographiques, et, en effet, dès ses premiers pas, dans les expositions, dans les concours, il se signalait par son goût dans la composition des tableaux autant que par la solidité de sa technique.

Nombreux sont ceux que l'on vit faire de rapides progrès à cette école d'art ou les critiques ne manquaient pas plus que les leçons et où la marche au progrès ne se ralentit jamais, en une poursuite très modeste, très ignorée d'alentour, mais toujours très sûre et triomphant aisément de tous les vents de dissolution qui, en la plupart des autres villes, ont jeté bas les premières sociétés et lancé les uns contre les autres les groupes d'amateurs qu'on aurait crus armés d'instruments plus homicides que le pacifique objectif.

L'évolution du Photo-Club s'est manifestée surtout par une importante poussée vers l'Art des projections lumineuses et les tentatives les plus heureuses de l'emploi des procédés chromiques qui laissent seuls à l'artiste la liberté d'exécution et l'indépendance absolue de l'expression définitive.
La Société rouennaise est depuis longtemps un maître réputé en l'art de rendre intéressantes les réunions de projections, et, si elle est aujourd'hui dépassée par les grandes associations Parisiennes, c'est que celles-ci disposent de ressources infiniment supérieures, mais la note est née à Rouen. Il était naturel que le Photo-Club rouennais conviât ses amis en une de ces réunions de projections qui ont su gagner un tel crédit que l'on a dû réglementer les entrées avec une sévérité regrettable pour éviter des encombrements dangereux.

La Société, d'ailleurs, a eu le bon goût de ne donner juste de sa propre histoire que le nécessaire justifiant la séance extraordinaire de son décennaire, assurée d'intéresser davantage ses invités par une rapide revue des importants progrès accomplis par la photographie elle-même durant la même période.

Avant un discret extrait du registre des procès-verbaux, que le secrétaire a su rendre fort intéressant, tout en évitant le dangereux écueil des longueurs, le président signale les trois créations dominantes qui sont devenues, pour la photographie et aussi pour le grand public, des actualités passionnantes, savoir : la photographie du mouvement, la photographie des couleurs, la photographie artistique.

La photographie du mouvement est présentée par le Biographe de la maison Gaumont, qui a voulu projeter elle-même ses dernières bandes, en choisissant parmi celles qui visent moins à la rapidité documentaire qu'à l'effet calme et pondéré qui donne la véritable impression de la vie ordinaire telle qu'elle intéresse, telle que nous avons plaisir à la revoir. L'actualité d'hier était représentée par un excellent défilé du cortège impérial, à la revue toute récente de Bétheny.
La photographie des couleurs tenait une belle place avec les projections envoyées par la maison Lumière, dont les épreuves en couleurs sont bien ce que l'on possède aujourd'hui de plus complet. Il y a loin assurément de la photographie directe des couleurs que donne le procédé Lippmann aux trichromes de Cros et Ducos du Hauron, mais ce dernier est, encore actuellement, le seul praticable, et M. le président Marguery, qui s'est chargé de présenter ces projections, ne manque pas de bien faire entendre ce qu'il y a là de progrès réel et plein d'avenir. Les arts coloristes n'ont assurément rien à redouter, même dans l'avenir, mais surtout dans le présent, des plus heureuses de ces reproductions. Le procédé trichrome offre bien plus de difficultés d'exécution que la peinture même et, si l'on en veut bien tenir compte, il faudra encore se tenir pour très satisfait du résultat que montrent certaines épreuves où l'heureux choix et l'avantageuse harmonie des couleurs ont concouru avec une réussite technique, qui a aussi son prix, pour faire goûter un charme réel en ces petits tableaux.

Le morceau le plus important du programme, présenté avec beaucoup d'agrément et de bonne humeur par M. H. Gadeau de Kerville, était le lot de projections d'Art photographique, choisies en le fonds du Photo-Club rouennais et dans la belle collection communiquée avec beaucoup de bonne grâce par le Photo-Club de Paris.

Nous n'arriverions pas à citer toutes les oeuvres remarquables qui défilent sur l'écran où se succèdent les genres les plus divers.

C'est, parmi les paysages, un coin délicieux de M. Maurice BUCQUET, à Aix-les-Bains : un site impressionnant, au bord du lac étincelant, coupé habilement par un bouquet d'arbres et une laveuse de premier plan qui s'enlève en une silhouette remarquable, tandis que le pic lointain s'estompe délicatement dans la brume. C'est de M. BLANCHET, le bord de l'Iton à Acquigny, avec ses puissantes ramures, bien en lumière; bien en relief, surplombant les eaux calmes foisonnant de plantes aquatiques. C'est de M. MARGUERY cette rive de Somme peuplée de vaches à l'herbage qui s'enlèvent en contre-jour sur les fonds brumeux du pâturage timidement poudré par les premiers feux de l'aube, lorsque des premiers plans vigoureux accusent les distances et donnent une grande profondeur aux lointains délicats.

Avec les Tuileries de M. DEMACHY, nous retrouvons les plus heureux rendus de l'atmosphère grise en une sorte de paysage urbain où il faut la douce silhouette du pavillon de Flore qui émerge à peine du brouillard pour bien nous assurer qu'il est à Paris, ce tableau délicat au charme tout champêtre.
M. R. DUVAL nous apporte du monument pur avec sa crypte de l'Aquilon du Mont Saint-Michel où l'heureux emploi d'un vigoureux jour latéral illumine le souterrain et fouille jusqu'aux masses sombres pour donner une impression aussi puissante que l'analyse est complète.

Les sujets de genre de M. BUCQUET : Matinée de mai, avenue d'Antin ; Terrasse d'un grand café; le Rémouleur; sont d'un impressionnisme très puissant, grâce à l'heureuse interprétation du contre-jour où l'artiste a su trouver les plus habiles silhouettes, vigoureuses et bien vivantes.
Les fleurs de M. OBERLENDER sont toujours sans rivales. Composition et impression sont telles que, devant ses bouquets, nul ne songe à réclamer la couleur.

Fleurs ou femmes? Genre ou paysage? quelques tableaux de M. PUYO entre lesquelles nous distinguerons l'Ile heureuse, une petite perle de composition où trois femmes délicieuses flânent sur des bords vraiment heureux. Mais pourquoi, sur leur tête, cette bande lourde et tout à fait dépourvue d'intérêt, qui figure la rive d'en face ?

Toujours plus délicieux les éventails de M. DEMACHY, nids d'enfants nus délicatement traités; mais un peu chargé de détails son Médaillon qui serait parfait s'il se contentait de la mère et l'enfant.
Le gros succès a été pour A la fenêtre de M. DEMACHY, Sur la scène, du même auteur, et Femme nue de M. PUYO; trois effets de lumière vraiment heureux et qui valent bien qu'on les critique.

Pour le premier, il faudrait dire : à la fenêtre de la mansarde, car vraiment ces deux beaux personnages ne sont pas chez eux; cette particularité de composition déroute quelque peu lorsque l'on a admiré comme il le mérite l'éclairage de ce délicieux petit coin.
L'éclairage latéral des deux danseuses de la coulisse est largement traité, mais il faudrait bien du talent à ces demoiselles pour faire admettre leurs formes au Théâtre des Arts. L'auteur a en portefeuille des répliques qui sont plus complètes.

Quant à l'araignée (Femme nue) de M. PUYO qui tend sa toile aux rayons de l'éclair magnésique, je ne sais rien à lui reprocher. J'y vois la meilleure application que je connaisse du truc de l'auteur, lorsque surtout la ligne est vraiment heureuse et qu'en cette composition de pure convention l'esprit n'a pas à se soucier des ressources du laboratoire.

Abel BUGUET

© Photo-Club Rouennais

 
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